Pourquoi Parrot teste ses drones à Chiayi : dans les coulisses du nouveau hub taïwanais qui veut devenir le "TSMC du drone"
Le fabricant français de drones Parrot teste actuellement un nouvel appareil à Taïwan, sur le site de Chiayi, en partenariat avec l'équipementier local 7A Drones — un terrain qui, il y a quelques années encore, était décrit par les autorités locales comme une simple friche. Aujourd'hui, l'Asia UAV AI Innovation Application R&D Center est devenu l'un des points de passage incontournables pour qui veut percer sur le marché européen du drone.
Pourquoi Taïwan, et pourquoi maintenant
Le contexte géopolitique explique l'empressement. Face à la défiance croissante des démocraties occidentales envers les composants chinois dans leurs équipements de défense, Taïwan tente de se positionner comme l'alternative crédible. Le pari est ambitieux : reproduire, pour les drones, le rôle de fournisseur incontournable que l'île occupe déjà dans les semi-conducteurs avec TSMC. Sur le site de Chiayi, ce n'est pas Parrot qui fait figure d'exception mais plutôt l'inverse : le centre a déjà reçu des représentants de 36 entreprises étrangères, preuve que la France n'est qu'un acteur parmi d'autres venus chercher ici un partenaire de confiance.
7A Drones, un partenaire qui a déjà fait ses preuves sur le terrain
Le choix de 7A Drones comme partenaire de Parrot n'est pas anodin. L'entreprise ne se contente pas de prototypes en laboratoire : elle a notamment déployé ses drones lors de la gestion de la catastrophe du lac de barrage formé sur la rivière Mataian, dans le comté de Hualien, démontrant sa capacité à opérer en conditions réelles d'urgence. Sur place, les essais avec les équipes françaises portent sur l'analyse des données de vol en temps réel, dans le but d'ajuster la stabilité et la maniabilité de l'appareil — des paramètres clés pour les usages professionnels et de défense visés par Parrot.
Un voisinage industriel qui en dit long sur l'ambition du site
Parrot n'évolue pas en vase clos à Chiayi. Le site abrite également Carbon Based Technology, un fabricant historiquement tourné vers les drones militaires pour le compte de l'institut de recherche de défense taïwanais (NCSIST) et qui se diversifie aujourd'hui vers des usages civils et duaux. Thunder Tiger, ancien fabricant de modèles radiocommandés reconverti dans les drones, est un autre voisin de poids : l'entreprise a rejoint en février la liste "Blue UAS" du Pentagone, qui répertorie les drones jugés conformes aux standards de cybersécurité américains, et investit environ 23 millions de dollars dans une nouvelle base de production et d'essais au parc industriel de Dapumei, également à Chiayi. Plus largement, plus de 50 entreprises et institutions liées au secteur des drones sont désormais implantées sur le site.
Une stratégie d'État qui dépasse le simple site de Chiayi
L'enjeu n'est plus seulement local. Le gouvernement du comté a acquis un nouveau terrain à Taibao pour ouvrir une seconde base, faute de place pour les nouvelles entreprises candidates. À Minsyong, le National Chung-Shan Institute of Science and Technology prépare un parc industriel aérospatial et drone d'une capacité de plus de 100 entreprises, dont l'achèvement est annoncé pour 2028. Au niveau central, une "conférence de projet sur les véhicules sans pilote", pilotée par la vice-première ministre Cheng Li-chiun, a été créée pour coordonner les ministères et élever Chiayi au rang de projet stratégique national. Les commandes publiques devraient aussi soutenir la dynamique : plusieurs responsables évoquent l'achat de dizaines de milliers de drones par les agences gouvernementales dans les trois prochaines années, dans le cadre de programmes de "villes intelligentes".
Le revers de la médaille : la question des composants chinois
Cette ambition de chaîne d'approvisionnement "sans Chine" reste toutefois fragile. Plusieurs fabricants taïwanais ont déjà été pris en défaut sur ce point : des drones destinés à l'armée taïwanaise se sont révélés contenir des composants dont l'emballage avait été réalisé en Chine, ce que les entreprises concernées ont minimisé en expliquant que cela ne contrevenait pas aux exigences de l'armée taïwanaise. Pour des partenaires occidentaux comme Parrot, qui cherchent justement à diversifier leurs approvisionnements hors de Chine, ce point de vigilance reste central dans le choix de leurs futurs fournisseurs taïwanais.
Pourquoi ça compte pour les investisseurs
Les chiffres parlent pour eux-mêmes. Les exportations taïwanaises de drones finis vers l'Europe ont été multipliées par plus de 40 en 2025, une dynamique qui s'est poursuivie début 2026. La valeur de production de l'ensemble du secteur est passée de 5 milliards TWD (environ 150 millions d'euros) en 2024 à 12,9 milliards TWD (environ 390 millions d'euros) en 2025, avec une projection à 20 milliards TWD (environ 600 millions d'euros) pour 2026, et un objectif gouvernemental de 40 milliards TWD (environ 1,2 milliard d'euros) à l'horizon 2030. Pour Parrot, sécuriser un accès privilégié à cet écosystème en pleine structuration pourrait représenter un avantage de premier entrant sur un marché que la France découvre à peine.
Les valeurs taïwanaises à surveiller
- Thunder Tiger Group (TPE: 8033) : figure désormais sur la liste Blue UAS du Pentagone, investit massivement à Chiayi, exposé à la fois à la demande civile, de défense et désormais navale (USV).
- Coretronic Intelligent Robotics (filiale de Coretronic, TPE: 5371) : contrats militaires taïwanais déjà confirmés, avec 90 % des composants clés sourcés localement.
- Carbon Based Technology : historiquement liée au NCSIST sur les drones militaires, en cours de diversification vers les marchés civils et duaux.